Le sommeil, l'autre versant de l'esprit
Michel Jouvet
Revue de Métaphysique et de Morale, Ní 2/1992 185

TABLE DES MATIERES

Introduction

Neurobiologie de l'"Esprit" au cours de l'Eveil

Les états de sommeil et l'Esprit

Le sommeil à ondes lentes

Le Sommeil Paradoxal et les consciences oniriques

La neurobiologie du SP...

Le comportement onirique chez l'homme

Tableau des principales variables neurobiologiques...

La périodicité du rêve

L'héredité psychologique...

En conclusion


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Les états de sommeil et l'Esprit

La neurobiologie du sommeil paradoxal est-elle une neurobiologie du rêve chez l'animal ?

Nous pouvons être sûrs qu'un sujet humain rêve au cours du sommeil paradoxal, car il peut nous décrire ses souvenirs oniriques, mais peut-on interroger un chat en le réveillant au cours de cet état de sommeil ? La découverte et l'analyse des comportements oniriques [18] permettent cependant de supposer que le chat rêve: il a en effet été possible de délimiter les groupes de neurones responsables de l'atonie musculaire du sommeil paradoxal. (Très brièvement, ce groupe de neurones cholinoceptifs est situé de façon paire et symétrique dans la formation réticulée pontique. Il envoie des informations qui sont relayées dans le bulbe. A partir du bulbe, descend un système inhibiteur probablement glycinergique qui vient bloquer les excitations des motoneurones au niveau des cibles postsynaptiques du bulbe et de la moelle).

La destruction sélective des systèmes responsables de l'atonie musculaire peut ainsi permettre de dévoiler les comportements oniriques qui sont l'expression de l'activité des systèmes moteurs corticaux et sous corticaux mis en jeu par un "générateur" situé dans le tronc cérébral. Ainsi, le chat dont l'éveil et le sommeil sont normaux, va présenter au cours du sommeil paradoxal, des comportements caractéristiques: orientation, guet, attaque et poursuite de proies imaginaires, frayeur, combat, etc. Pendant ces épisodes, l'animal ne réagit pas aux stimulations du milieu extérieur. Il ne fait aucun doute qu'il s'agit bien de sommeil paradoxal avec persistance du tonus musculaire comme l'ont démontré les nombreux enregistrements des signes électriques spécifiques de cet état dans différents laboratoires. L'électrophysiologie nous apporte alors d'intéressantes précisions: le cortex cérébral présente en effet, une activité électrique rapide similaire à celle de l'éveil tandis que le cortex visuel reçoit des signaux endogènes issus du tronc cérébral qui pourraient être les corrélats d'une imagerie visuelle. (Activité dite Ponto Géniculo OccipItal.e PGO).

L'étude des latences entre mouvements oculaires et l'arrivée de ces signaux au niveau du cortex visuel démontre cependant l'existence d'un paradoxe: chez l'animal éveillé et attentif, le signal rétinien de la cible de l'attention arrive aux centres visuels avant que ne se déclenche le mouvement oculaire de poursuite (la cause précède l'effet). Par contre, chez l'animal rêveur, le début du mouvement oculaire précède ou coincide avec l'arrivée du signal endogène non rétinien (activité PGO) au niveau du cortex visuel. Il faudrait alors concevoir que l'effet précède la cause, ce qui est évidemment impossible. Il faut donc admettre qu'un système cérébral programme (ou sélectionne) à la fois l'imagerie onirique et la réponse d'orientation oculomotrice. Les délais synaptiques peuvent en effet, expliquer les latences entre un générateur ponto-bulbaire et l'arrivée des informations au niveau des noyaux oculomoteurs et du cortex visuel (voir discussion in[8]).

L'ensemble de ces données permet d'émettre les hypothèses suivantes:

- ou bien le comportement onirique n'est que le déclenchement de comportements automatiques organisés et complexes sans phénomènes hallucinatoires comme ceux de l'imagerie onirique (le chat agirait alors comme un automate, ou comme l'animal machine de Descartes);

- ou bien il existe à la fois, chez le chat, une excitation de la sphère sensorielle (surtout visuelle) en même temps que surviennent des comportements adaptés à ces hallucinations (attaque, fuite, poursuite). Cette hypothèse nous oblige alors à admettre qu'il existe une différence fondamentale entre l'organisation sensorimotrice de la perception onirique et celle de l'attention visuelle au cours de l'éveil.

Ainsi, l'hypothèse de rêve d'action caractéristique de l'espèce féline (guet, attaque, rage, fuite, peur, poursuite) survenant au cours du sommeil paradoxal est plausible bien que difflcilement réfutable. Certains mécanismes étudiés chez le chat au cours du sommeil paradoxal peuvent donc, toute réserve faite, être extrapolés à l'homme, surtout depuis que des comportements oniriques ont été découverts chez l'humain.

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