Le sommeil, l'autre versant de l'esprit
Michel Jouvet
Revue de Métaphysique et de Morale, Ní 2/1992 185

TABLE DES MATIERES

Introduction

Neurobiologie de l'"Esprit" au cours de l'Eveil

Les états de sommeil et l'Esprit

Le sommeil à ondes lentes

Le Sommeil Paradoxal et les consciences oniriques

La neurobiologie du SP...

Le comportement onirique chez l'homme

Tableau des principales variables neurobiologiques...

La périodicité du rêve

L'héredité psychologique...

En conclusion


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Les états de sommeil et l'Esprit

Le sommeil à ondes lentes

Il se caractérise par la disparition de deux conditions majeures qui accompagnent l'éveil conscient.

1 ) D'une part, l'activité corticale n'est pas plus rapide. Elle se ralentit et est envahie par une activité automatique dite de "fuseaux", d'origine thalamique. On admet que des circuits thalamo-corticaux empêchent alors toute possibilité d'intégration consciente, ou de perceptivité [3]. Au fur et à mesure que la profondeur du sommeil augmente apparaissent des ondes lentes de haut voltage qui sont initiées à partir du cortex selon des mécanismes inconnus.

2) Le sommeil s'accompagne également d'une diminution marquée de la consommation de glucose et d'oxygène par le cortex cérébral [5], tandis que des réserves énergétiques sont alors stockées dans les cellules gliales sous forme de glycogène [6].

L'Esprit pendant le sommeil à ondes lentes: une première remarque s'impose. Elle avait été déjà bien exprimée par le théologien de Cambridge, Ralph Cudworth, en 1678 [7], en réponse à René Descartes: "qu'il puisse exister cependant une énergie vItal.e sans conscience claire et sans attention explicite ou autoperception semble plausible. Tout d'abord les philosophes qui ont fait consister l'essence de l'âme dans la réflexion, et l'essence de la réflexion dans la conscience claire et explicite, ne peuvent absolument pas nous faire croire que l'âme humaine dans le sommeil profond, la léthargie ou l'apoplexie... peuvent jamais rester un seul instant sans réflexion explicitement consciente. S'il en était ainsi, de par les principes de leur philosophie ils devraient ipso facto cesser d 'être [...] Il est certain que notre âme elle-même n'est pas toujours consciente de ce qu'il va en elle. Car le géo mètre endormi ne cesse pas pour autant d 'avoir en lui d'une certaine manière tous ses théorèmes géométriques, de même le musicien endormi n'en conserve pas moins toutes ses aptitudes musicales et ses mélodies...".

Nous savons ainsi depuis longtemps que la mémoire peut résister au sommeil profond (et qu'elle peut même persister chez l'animal en l'absence de toute activité électrique cérébrale en hypothermie).

Qu'en est-il de la conscience, perception ou aperception du milieu extérieur ? Il a été prouvé que l'apprentissage cessait complètement pendant le sommeil et "l'hypnopédie" est une illusion, même si le sommeil après un apprentissage peut avoir une influence bénéfique. En fait, les données concernant le courant de la conscience pendant le sommeil nous viennent essentiellement d'études menées chez l'homme, réveillé au cours du sommeil sous contrôle électroencéphalographique. Ces expériences ont été menées depuis 30 ans, dans de nombreux laboratoires. Il est assez clairement établi cependant, qu'un sujet réveillé brusquement au cours du sommeil qui précède le premier rêve de la nuit est incapable de se rappeler la moindre pensée, et souvent ne peut même pas deviner la durée de son sommeil, ce qui semble traduire une suspension de toute conscience, même de la conscience d'être endormi (le ronfleur ignore qu'il ronfle). Dans 30 % des cas, cependant, il est possible d'obtenir le souvenir d'une pensée de type abstrait totalement différente de l'imagerie onirique. Le sujet I croit alors qu'il a rêvé, mais est incapable de décrire son rêve [8].

Le problème du somnambulisme [9]

Considéré comme rare mais non pathologique, puisqu'il peut sur venir dans 10 % des cas chez des enfants ou adolescents de moins de 15 ans, le somnambulisme survient au cours du sommeil à ondes lentes, comme l'ont prouvé des enregistrements électroencéphalographiques télémétriques. Un enfant somnambule est capable de se lever, d'ouvrir une porte et d'aller chercher quelque nourriture. Lorsqu'il est réveillé brusquement, le sujet somnambule ne sait pas pourquoi il est debout et a perdu tout souvenir de son épisode.

Le somnambulisme est ainsi un bon exemple d'absence de corrélation psychoneurale qui doit rappeler le neurobiologiste à l'humilité: en effet, malgré la présence d'ondes lentes corticales (et donc a contrario en l'absence d'activation corticale que nous avons considérée comme une condition de l'attention consciente), on peut observer un comportement complexe dirigé vers un but. Pour un béhavioriste, ce comportement pourrait traduire une conscience similaire à la conscience vigile. Une analyse plus fine révèle que la mémorisation du comportement somnambule est absente.

Au terme de cette première analyse, la neurobiologie (et surtout la neurophysiologie clinique) doit avouer que les rapports du sommeil et de la conscience sont ambigus et que les conclusions provisoires suivantes sont plausibles: pendant le sommeil lent (qui précède la première phase de rêve), il n'existe aucune preuve de l'existence d'une conscience réflexive - ou de la conscience de dormir - Nul ne peut dire: Je pense que je dors et encore moins: Je pense que je pense que je dors (voir à ce sujet l'analyse de la conscience au cours de l'endormissement fait par Sartre [10].

Il est possible que le bref éveil déclenché chez un dormeur (et qui s'accompagne d'activation corticale) soit suffisant pour permettre l'accession à une conscience non réflexive (Je crois que je pensais à quelque chose).

La perception du somnambule, capable d'ouvrir et de refermer une porte, est un bon exemple de perception inconsciente. Les somnambules, même adultes, ne se disent jamais: Je pense que je marche en état somnambulique et ils ne gardent jamais le souvenir de leur accès lorsqu'on les réveille.

Admettons donc qu'une perception inconsciente non accompagnée d'intégration mnémonique peut parfois exister en l'absence d'activation corticale au cours du sommeil.

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BIBLIOGRAPHIE
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