Jean-Louis Valatx Directeur de recherche, INSERM U480
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Le déroulement d'une nuit de sommeil humain,
avec l'alternance régulière de sommeil calme à
ondes lentes (SL) et de sommeil paradoxal (SP), est de description assez
récente, se situant vers le milieu des années cinquante.
Cette périodicité et, surtout, l'association quasi systématique
des souvenirs de rêves au sommeil paradoxal, ont été
les facteurs décisifs de l'essor des recherches sur le sommeil.
L'approche pluridisciplinaire a été et reste indispensable
pour l'étude du cycle veille-sommeil-rêve. Les connaissances
actuelles permettent d'élaborer des schémas de régulation
des états de vigilance qui débouchent sur une approche
diagnostique et thérapeutique renouvelée des insomnies
et des troubles du sommeil.
LE
CYCLE VEILLE-SOMMEIL-RÊVE
Après une période d'éveil au cours
de laquelle l'activité électrique cérébrale
(électroencéphalogramme ou EGG) est rapide (>20Hz) et
de faible amplitude (50µV), le sujet présente les signes
précurseurs du sommeil : bâillements, clignements des paupières,
inattention à l'environnement. Si la personne résiste au sommeil,
l'envie de dormir passe au bout d'un quart d'heure et revient une à
deux heures plus tard. Si la personne suit ces signaux indicateurs,
elle se couche et prend une posture permettant un relâchement
musculaire optimal (sur le coté, sur le dos ou à plat
ventre). Cette posture varie avec la température ambiante. Elle
est en boule (chien de fusil) au froid et allongée au chaud.
Ces variations témoignent de la régulation comportementale
réflexe de l'homéothermie.
L'endormissement et le sommeil calme se caractérisent par la
fermeture des paupières, l'immobilité et le ralentissement
progressif des fonctions végétatives (respiration, fréquence
cardiaque, température, tonus musculaire). L'EEG permet de distinguer
quatres stades (1 à 4) selon la profondeur du sommeil jugée
sur la présence plus ou moins importante d'ondes lentes (0,5-4
Hz) de grand amplitude (300 µV). On parle alors de sommeil lent
ou synchronisé. Ce sommeil calme dure 60 à 75 minutes. C'est
au cours du sommeil profond que sont sécrétées l'hormone
de croissance et la prolactine.
Puis survient le sommeil dit paradoxal car il associe
des signes de sommeil profond (atonie musculaire, seuils d'éveil
élevés) et des signes d'éveil (EEG rapides, mouvements
oculaires, respiration irrégulière). Certains signes sont
continus pendant toute la durée du sommeil paradoxal (SP), comme
l'activité EEG rapide et l'atonie musculaire, d'autres sont intermittents,
"phasiques", comme le mouvement des yeux de la face et des extrémités
des membres. Le SP a une durée moyenne de 15 à 20 minutes.
C'est au cours du sommeil paradoxal que survient préférentiellement
le rêve, comme celaa été mis en évidence
par les souvenirs de rêves racontés par le sujet humain
réveillé pendant cette phase de sommeil.
Ainsi un cycle de sommeil dure environ 90 minutes. Après
un bref éveil, un autre commence. Au cours d'une nuit 3 à
5 cycles de sommeil peuvent se succéder, selon la durée
du sommeil. La présence de brefs éveil à la fin
des cycles (au total 12-15 minutes) est tout à fait normale.
La plupart du temps, la personne ne se souvient pas de ces éveils,
le matin au lever. A l'opposé certaines personnes âgées
ne se souviennent que de ces éveils et croient qu'elles n'ont
pas "fermé l'oeil" de la nuit.
Influences de l'hérédité et de
l'environnement
L'étude du sommeil dans la série animale
(phylogenèse) a mis en évidence la présence
de cycles complets de sommeil (SL et SP) uniquement chez les vertébrés
supérieurs (oiseaux et mammifères). Les durées
du SL et du SP sont très variables non seulement d'une espèce
à l'autre mais aussi à l'intérieur d'une espèce
donnée. Ainsi chez l'homme adulte, la durée physiologique
du sommeil varie de 3 à 12 heures selon les individus. On connaît
l'influence de l'environnement physique (température, lumière),
social (stress, apprentissage) et l'alimentation sur les durées
de sommeil. Cependant ces influences n'expliquent pas toute la variabilité
observée.
Les requêtes épidémiologiques ont montré
qu'il y avait des familles de petits, moyens ou grands dormeurs. La
plupart des familles sont "hybrides" avec un parent petit dormeur et
l'autre grand dormeur. Chez les enfants de ces familles, on retrouve
des petits, des moyens et des grands dormeurs avec les proportions prévues
par les lois de la génétique. L'étude des jumeaux
vrais (monozygotes) a mis en évidence que l'organisation (durée
des cycles) et les durées des phases de sommeil étaient
semblables. La ressemblance va jusqu'au même nombre de mouvements
des yeux au cours du sommeil paradoxal...
Chez l'animal, en utilisant des lignées pures
de souris (populations de jumeaux monozygotes), on a pu montrer l'existence
de facteurs héréditaires dans le déterminisme des
durées de sommeil, du rythme circadien, du nombre des mouvements
oculaires du SP, ainsi que du taux de récupération après
une privation de sommeil. Ces résultats ouvrent des perspectives
vers la biologie moléculaire du sommeil, tout en sachant que
l'existence d'un gène unique du sommeil est du domaine de l'utopie,
étant donné la complexité de la régulation
des deux états de sommeil.
Ainsi, la tendance à dormir plus ou moins, à
être du soir ou du matin, est héritée de nos parents,
comme la taille ou la couleur des cheveux. L'influence de l'environnement
et de l'éducation module cette hérédité.
Le sommeil d'une personne donnée est unique. C'est donc à
chacun de connaître la durée de sommeil dont il a besoin pour
être reposé et en pleine forme, ainsi que les effets d'un
manque de sommeil pour pouvoir se ménager des plages de récupération.
Voir aussi : La
génétique du sommeil et du rêve - Jean Louis Valatx
PHYSIOLOGIE DU CYCLE
Éveil
Depuis les observations de Von Economo en 1926 lors de
l'épidémie d'encéphalite léthargique, de
nombreux travaux ont essayé de localiser un "centre" de l'éveil.
L'utilisation récente de substances neurotoxiques, provoquant
la dégénérescence spécifique d'une
catégorie de neurones, fit s'effondrer de nombreuses certitudes
accumulées avec des techniques moins performantes. Actuellement,
l'éveil n'est plus considéré comme l'expression
d'un centre, mais d'un réseau assez complexe d'une dizaine de
groupes de neurones répartis du cerveau antérieur (hypothalamus)
au bulbe rachidien. Dans ce réseau l'information circule d'un
neurone à l'autre grâce aux transmetteurs comme l'acetylcholine,
le glutamate, la sérotonine, la dopamine, la noradrénaline
ou l'histamine. Ces neurones de l'éveil diminuent ou arrêtent
leur activité pendant le sommeil.
On comprendra ainsi que les médicaments qui bloquent ces neurotransmetteurs
soient des substances qui diminuent la vigilance comme les antihistaminiques.
Endormissement
Le réseau d'éveil, une fois activé,
est entretenu par les stimulations internes et externes. Comment l'envie
de dormir est-elle à nouveau déclenchée ? L'arrêt
des stimulations ne semble pas suffisant. L'endormissement est la résultante
d'un mécanisme généré par l'éveil
lui-même que l'on peut appeler système anti-éveil.
En effet les neurones à sérotonine, en plus de leur participation
au réseau de l'éveil, envoient des prolongement dans une
région du cerveau antérieur (aire préoptique) qui
synthétise une ou des substances qui, en bloquant le réseau
de l'éveil, permettent au réseau du sommeil de fonctionner.
Le système anti-éveil est un processus de régulation
prédictif. Il est situé à un carrefour stratégique
contrôlant des fonctions vitales : thermorégulation , faim,
reproduction, etc... Il intégrerait l'état fonctionnel
de l'organisme et déclencherait le sommeil avant son épuisement,
à un moment précis du nycthémère indiqué
par l'horloge biologique.
Le sommeil calme à ondes lentes
L'étude de l'activité électrique
cérébrale a permis de mettre en évidence un réseau
responsable des ondes lentes, situé dans le cerveau antérieur.
Il fonctionne comme un pacemaker, en permanence s'il n est pas inhibé
par des éléments du réseau de l'éveil.
Le sommeil paradoxal
Pour chacun des paramètres du sommeil paradoxal,
ont été identifiés des groupes de neurones particuliers
constituant le système exécutif. Par exemple, l'atonie
musculaire n'est pas un relâchement passif des muscles, mais la conséquence
du blocage des motoneurones spinaux par la glycine, transmetteur inhibiteur
libéré sous l'influence de neurones du cerveau postérieur.
La lésion de ces neurones supprime la paralysie musculaire sans
modifier la survenue et la durée du sommeil paradoxal. Il est
alors possible d'observer le comportement onirique.
Ce réseau du sommeil paradoxal, comme celui du sommeil calme,
fonctionnerait en permanence s'il n'était pas bloqué par
des éléments de l'éveil. Ce contrôle est
particulièrement strict pour empêcher le sommeil paradoxal
de se manifester en dehors du sommeil. Cependant, ce contrôle
n'est pas encore mis en place chez le foetus ce qui permet d'expliquer
l'hypersomnie en sommeil paradoxal (80% du temps) observée au
cours de la deuxième moitié de la gestation.
MODÈLE DE RÉGULATION DU CYCLE
Le détail des mécanismes de chaque état
de vigilance devient de plus en plus complexe. Cependant, on peut résumer
la régulation du cycle veille-sommeil-rêve par un schéma
très simplifié. Il comprend cinq éléments
: les deux pacemakers du sommeil, le système d'éveil inhibiteur
du sommeil avec son frein pour l'endormissement et l'horloge biologique
pour le rythme circadien (voir figure).
L'alternance sommeil lent-sommeil paradoxal (rythme ultradien)
semble avoir un support métabolique. Au cours du sommeil paradoxal,
le cerveau consomme autant de glucose et d'oxygène que pendant
l'éveil. La durée du rêve est ainsi dépendante
des réserves énergétiques disponibles. On sait
que l'hypoxie de haute altitude réduit le temps de sommeil paradoxal.
A l'opposé, pendant le sommeil lent se produit une économie
d'énergie (diminution du métabolisme général
et de la température corporelle) associée à la
reconstitution des réserves énergétiques grâce
à la synthèse cérébrale de glycogène
et de protéines.
L'éveil est la conséquence de deux mécanismes
parallèles, l'inhibition du sommeil et l'activation neuronale
généralisée. L'activation du réseau de l'éveil
est entretenue par l'éveil lui-même. L'observation empirique
montre que lorsque les motivations positives sont suffisamment fortes,
il est possible de rester éveillé plus que d'habitude,
sans fatigue excessive. L'inhibition du sommeil semble être exercée
par un circuit propre à chaque état de sommeil.
L'existence d'un contrôle séparé du sommeil
lent et du sommeil paradoxal suggère quelques spéculations
en relation avec les fonctions prêtées à chaque
état de sommeil. Ainsi, un exercice physique intense et une charge
thermique élevée pendant l'éveil sont plutôt suivis
par une augmentation du sommeil lent. Pour le sommeil paradoxal, sa
durée est augmentée à la suite de situations nouvelles,
inhabituelles, mettant en jeu la survie comme les séances d'apprentissage
dans un labyrinthe ou le stress d'immobilisation de courte durée.
En rejouant son répertoire génétique pendant le
sommeil paradoxal, l'animal y confronte sa nouvelle expérience
pour trouver des éléments de réponse. Lorsque l'apprentissage
est maîtrisé ou lorsque l'animal est habitué au
stress répété, le sommeil revient aux valeurs de contrôle.
La privation de sommeil perturbe l'acquisition de la maîtrise
de ces situations de survie (voir aparté).
Chez l'homme, la suppression prolongée du sommeil
paradoxal par les inhibiteurs des mono-amine-oxydases (IMAO) ne semble
pas perturber la mémorisation. Cependant, les batteries de tests
utilisés pour apprécier les troubles de la mémoire
ne mettent pas le sujet dans des conditions de survie analogues à
celles de l'animal.
CONCLUSION
La régulation du cycle veille-sommeil-rêve
apparaît de plus en plus complexe . L'approche pluridisciplinaire
allant de la biologie moléculaire au comportement est indispensable
pour en comprendre les mécanismes. Avec l'influence de l'environnement
physique et social, le sommeil est un excellent modèle de physiologie
intégrée. Cependant, l'accumulation des connaissances
sur les structures et les mécanismes n'a pas encore permis de
déduire avec certitude, une fonction au sommeil paradoxal/rêve
apparu assez soudainement dans l'évolution (oiseaux,mammifères).
Actuellement la recherche de la fonction du sommeil et du rêve
s'appuie sur l'étude des hypersomnies induites pharmacologiquement,
plutôt que sur les privations de sommeil dont il est difficile
de contrôler tous les facteurs . L'hypno-onirologie sera encore
une discipline active au XXIe siècle...
Schéma de la régulation du cycle
veille-sommeil-rêve et des insomnies

Les pacemakers du sommeil lent et du sommeil paradoxal
sont sous le contrôle inhibiteur de l'éveil. L'éveil,
réseau complexe de structures multiples et redondantes , est
entretenu par les stimulations de l'environnement et du milieu interne.
L'endormissement est le résultat du blocage de l'éveil
à un moment donné du nycthémère (horloge
biologique)(C) par un système anti-éveil situé
dans l'hypothalamus et mis en route par des composantes de l'éveil,
la sérotonine (5-HT).
La presque totalité des insomnies est un trouble de l'éveil.
Les causes les plus fréquentes sont le maintient de la stimulation
du réseau de l'éveil (A). Un hypo-fonctionnement du système
anti-éveil (B) est à rechercher. Un dérèglement
de l'horloge biologique peut entraîner une réduction du
temps de sommeil si la personne a des horaires de travail contraignants.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
- Benoit O., Foret J.
Le sommeil humain: bases expérimentales, physiologiques et physiopathologiques. Paris: Masson, 1995 : 232 p.
- Jouvet M.
Le sommeil paradoxal est-il le gardien de l'individuation psychologique ? Rev. Can. Psychol., 1991; 45: 148-68.
- Valatx J.L.
Régulation du cycle veille-sommeil. In: Benoit O, Foret J. Le sommeil humain. Paris: Masson, 1995: 25-37.
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LE MANQUE DE SOMMEIL
Tout le monde a fait l'expérience
d'une ou plusieurs nuits blanches. Au cours de la journée
qui suit, différents signes peuvent être observés.
Le premier est l'irritabilité accrue, c'est-à-dire
que la personne supporte mal les contraintes ou les contrariétés
et "s'énerve", se met en colère plus facilement.
Cette personne en manque de sommeil a de la difficulté à se concentrer sur son travail plus de cinq minutes et
éprouve le besoin de bouger constamment. Ce défaut
d'attention a des conséquences évidentes sur l'apprentissage
et la mémorisation. Si le manque de sommeil est plus important,
des troubles visuels peuvent apparaîtrent comme se croire
en plein brouillard ou voir des objets inexistants (hallucinations).
Les navigateurs solitaires en compétition ont tous signalé
ce phénomène. Certains ont vu une vache sur le pont
ou le TGV en plein Atlanlique.
Un trouble, connu depuis l'antiquité, est l'augmentation
de la suggestibilité. La personne exécute
des ordres qu'elle ne ferait pas en temps normal. La privation
de sommeil est utilisée par toutes les polices du monde
pour faire signer des aveux. Certaines personnes résistent
mieux que d'autres au manque de sommeil.
Une autre manifestation du manque de sommeil, peu connue, est
l'amnésie du futur. La personne a des difficultés
se projeter dans le futur, à faire des projets nouveaux.
Elle répète ce qu'elle a fait la veille. Elle ne
voit pas les conséquences lointaines de ses actes. L'accident
de la navette Challenger en 1986 en est un exemple tragique. Le
responsable de la salle de contrôle n'a pas arrêtéle compte à rebours du lancement quand un technicien lui
a signalé une fuite de carburant qui s'est révélée
par la suite à l'origine de l'accident. Il n'a pas évalué
les conséquences de cette fuite. L'enquête a montré
que ce responsable n'avait dormi que deux heures les jours précédents.
D'autres manifestations végétatives peuvent également
être observées, comme une hypothermie relative (les
personnes ont froid) ou une hyperphagie.
Quand la personne peut redormir, la durée du sommeil est
augmentée, on parle de rebond de sommeil. Selon les stimulations
utilisées pour maintenir la personne éveillé, l'augmentation
portera soit sur le sommeil calme, soit sur le sommeil paradoxal.
Les différents troubles décrits ci-dessus disparaissent
après une a deux nuits de récupération. Une
privation partielle de sommeil d'une ou deux heures chaque nuit
peut entraîner à la longue les mêmes troubles.
C'est un risque chez l'adolescent couche-tard et grand dormeur.
Devant l'irritabilité, l'instabilité psychomotrice,
les troubles de l'attention (à l'origine d'un échec
scolaire), il faut savoir évoquer le manque de sommeil
avant de classer le jeune comme caractériel. Un signe évocateur
est le retour d'un comportement "normal " après une semaine
de vacances ou l'adolescent peut dormir jusqu'à midi. Actuellement,
les effets du manque du sommeil se manifestent chez les enfants
de plus en plus jeunes. Ils sont en cela un vrai problème
d'éducation.
Jean Louis Valatx
Voir aussi :
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La sieste pour tous ?
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